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Preziosi et Kadhafi, deux héritages contraires

jeudi 28 février 2008, par Pierre

Il était mince. Il était beau. Il se pourrait bien que son descendant ne sente à la fois le souffre et le sable chaud. « Il », c’est Albert Preziosi, aviateur, héros de la France Libre, originaire de Vezzani (1), au coeur de la Corse - un village jadis connu pour ses ramasseurs de racines de bruyère dont on faisait les pipes, et aujourd’hui théâtre de la Fête de la Forêt et du Bois (a Fiera di u Legnu è di a Furesta). Ledit « descendant » du séduisant et valeureux Vezzanais pourrait s’appeler Mouammar Kadhafi, le Guide de la révolution libyenne en personne. L’affaire a récemment fait l’objet d’un article du Journal du Dimanche (17 février 2008), s’appuyant lui-même sur une enquête co-signée par Anne Giudicelli et Francis Christophe sur le site Internet www.bakchich.info.fr. Pour eux, à défaut de preuve irréfutable, il existe « un faisceau d’indices très troublants », à commencer par la présence avérée de Preziosi en Lybie en 1942. Il aurait pu y connaître une femme avec laquelle il aurait eu un enfant qui serait donc l’actuel colonel Kadhafi. Chacun peut consulter les détails de l’article en ligne. Nous préférons quant à nous, creuser un point qui n’a pas été évoqué.

Peu nous chaut en réalité de savoir si un lien de sang unit le chef d’Etat lybien et Albert Preziosi (2). Il nous importe plutôt d’examiner s’il existe une filiation morale entre le dictateur et l’aviateur, combattant des Forces aériennes françaises libres (FAFL) au sein de la célèbre escadrille Normandie Niemen (3). La réponse est vitre trouvée. Aucune. On peut même dire que tout rapprochement entre un Kadhafi et Preziosi est un contresens absolu. L’un a ferraillé contre la barbarie nazie. L’autre incarne le totalitarisme (il n’a pas l’exclusivité). L’un voulait nous délivrer du joug hitlérien. L’autre enferme comme l’a montrée la récente affaire des otages bulgares. Enfin, appelons cela la force du symbole, on ne peut s’empêcher de rapprocher les morceaux fumants du Yak de Preziosi descendu sur le front russe en juillet 1943, de la carcasse du DC-10 d’UTA disloquée sur le sol du désert du Ténéré, le 19 septembre 1989, (170 morts dont 54 Français) et du Boeing de la Panam en 1988 désintégré à Lockerbie en Ecosse (270 morts). Est-il besoin de rappeler qu’en 1999, six membres présumés des services secrets lybiens, dont un beau-frère du colonel Kadhafi, ont été condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité lors d’un procès par contumace devant la cour d’assises de Paris. De même qu’en août 2003, la Libye a reconnu officiellement sa responsabilité dans l’attentat de Lockerbie.

Difficile après l’évocation de faits si dramatiques, de considérer l’affaire Preziosi-Kadhafi sous l’angle de la « belle histoire » ainsi que la qualifie Jean-Pierre Pagni, le maire de Vezzani, cité par bakchich.info. Pas de quoi se réjouir de cette "légende", à moins que l’on ne considère le feu des médias qu’elle a jeté sur le village de la Costa Serena comme une bonne publicité ; pas plus qu’il n’y a matière à en plaisanter. Alexandre Alessandrini, conseiller général du canton de Vezzani et conseiller à l’Assemblée de Corse, n’a sans doute pas mesuré la légèreté de sa confidence à bakchich.info lorsqu’il regrette que « l’enfant du pays (Kadhafi) n’ait pas profité de sa (récente) visite officielle en France pour séjourner en Corse : il y aurait reçu le meilleur accueil ». Quant aux propos rapportés par le site, prêtés au dénommé François Quilichini, ils sont parfaitement déplacés. Ce « retraité fringant des Renseignements Généraux à Ajaccio et ancien de la coloniale », ne trouve en effet rien de mieux à dire « que l’hypothèse (de la paternité) n’est pas dénuée de sens, au vu de la présence d’Albert Preziosi en Libye dans les années 40. Et puis, dans la coloniale, ceux qui frayaient le plus facilement avec les autochtones, c’étaient les Corses… » Arrêtons-là. Notre dessein n’est pas de susciter la polémique. Mettons certains propos sur le compte de la maladresse ou l’emballement. Pas plus que nous ne cherchons à remettre en cause la légitimité de ces articles. Il est tout à fait permis de s’intéresser à cette histoire "troublante". Il n’est même pas gênant d’imaginer qu’Albert Preziosi ait pu être le géniteur de Kadhafi. Admettons même qu’un jour la seule preuve intangible (un test ADN) soit apportée. Cela ne changerait rien au constat que le sens du sacrifice de Preziosi suplante le maigre intérêt de cette rumeur de paternité. Voilà sur quoi il faudrait insister. C’est ainsi que nous entendons les réserves des descendants d’Albert Preziosi cités par le JDD et bakchich.info. François Preziosi, petit-cousin, eût ainsi préféré que nous nous attachions « plus à l’héroïsme d’Albert qu’à cette bien embarrassante filiation ». Cette affaire relève du « non évènement » pour Jacques-Antoine Preziosi, un des neveux d’Albert, avocat à Marseille.

Ce que cette histoire réclame avant tout, c’est davantage de pudeur, de dignité, de respect. Laissons ce jeune homme disparu avant d’avoir vécu, à 28 ans, reposer en paix. Assez de sensationnalisme. Et songeons bien que si d’aventure l’ADN venait à démontrer qu’il est le père, ce même ADN mentirait sur l’héritage moral. Ne nous laissons pas abuser par des ressemblances de traits physiques. Regardons au dedans, estimons les actes, entendons le message de Preziosi. Il est regrettable que les journalistes l’aient oublié et qu’ils nous servent l’anecdote avec tant de gravité, en associant les villageois à ce cliché. Vezzani n’a pas besoin de Kadhafi. Elle a Albert Preziosi et, sans aucun doute, d’autres habitants dont les mérites et les vies sont dignes d’être narrés aux plus jeunes. Paraphrasant de Gaulle, nous pourrions écrire : « En rendant le dernier soupir, vous avez dit : « Vive la Liberté ! » Eh bien, dormez en paix ! La Liberté vivra parce que vous avez su mourir pour elle. » (4)

Petru Pinelli

(1) http://www.corsica-costaserena.com/... et http://corse.evous.fr/Journees-du-b.... Une plaque de marbre apposée sur le bâtiment de la Poste et une inscription sur le monument aux morts lui rendent hommage.

(2) Notons, comme le fait du reste bakchich.info, que « Mouammar Kadhafi a un père libyen officiel puisque ses différentes biographies mentionnent un certain Abou Meniar Al Kadhafi, bédouin éleveur de chèvres de la région de Syrte. »

(3) La liste des pilotes de l’escadrille est disponible sur http://normandieniemen.free.fr/les_.... Le Mémorial Normandie-Niemen se trouve aux Andelys dans l’Eure, rue Raymond Phelip B.P.124, 02.32.54.49.76.

(4) Le général évoque la France mais nous sommes tenté de croire que des hommes comme Preziosi, s’ils étaient certainement patriotes, ont lutté pour quelque chose de plus grand et plus vital encore.

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